Plaidoyer pour l’ego 2.0

« A toute époque, sa propre modernité a déplu, et chaque âge s’est préféré ceux qui l’ont précédé. » Walter Map

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Si Marylin Monroe avait Facebook, elle inonderait sûrement sa page de statuts dépressifs dans lesquels elle crierait son mal-être à grand renfort d’émoticônes mécontents. Audrey Hepburn collectionnerait les matchs sur Tinder et commanderait ses colliers de perles via Zalando. Marlon Brando posterait des selfies sur Instagram torse nu dans sa salle de bain; et Twiggy aurait créé une chaine YouTube pour expliquer comment réaliser son fameux maquillage.

Si les icônes du temps passé avaient eu accès aux réseaux sociaux, je pense qu’elles en auraient fait exactement le même usage que nous. Et puis, d’ailleurs, pourquoi se limiter aux célébrités? N’importe quel automobiliste égaré sur la route en son premier jour de congé payé aurait eu tôt fait de dégainer son application Mappy pour trouver l’entrée de la nationale 7 s’il en avait eu l’opportunité.

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On entend tellement de gens répéter, les yeux pétillants d’une nostalgie fantasmée, que « c’était mieux avant« . Avant, quand il n’y avait pas Internet pour balancer toutes ces bêtises, quand il n’y avait pas la téléréalité pour nous abrutir, quand il n’y avait pas les réseaux sociaux pour nous couper du contact « réel ». Oui, on a tous entendu ce genre de discours, dans la bouche d’un parent, d’un professeur, parfois même d’un frère ou d’une sœur!

La tentation est grande de voir dans l’évolution un danger, une cause potentielle d’un recul des facultés humaines, le germe d’une dégénérescence certaine. Le monde va vite, très vite. Tous les jours on invente de nouveaux mots, de nouvelles technologies, de nouvelles manières de vivre. Les langues et les cultures se pénètrent, le français s’anglicise, on écrit « oignon » sans « i » et nos dissertations sur des tablettes. Lorsqu’on a besoin de la recette des « cronuts », on file sur l’application Marmiton; et si l’on voit qu’il nous manque un ingrédient, on peut le commander en moins de cinq minutes sur le Drive du supermarché le plus proche. Désormais, on n’attend plus que notre invité soit assis pour attaquer le dessert, mais qu’il ait finit de prendre son assiette en photo pour la poster sur Instagram. On s’envoie un snapchat pour se souhaiter bon anniversaire, un message vocal WhatsApp pour Noël, et on prend tous ensemble un selfie pour la nouvelle année. On vit ici mais on est un peu partout ailleurs, dans l’écran des milliers de personnes qui peuvent nous lire sur Twitter.

Dit ainsi, on comprend que ça puisse effrayer. On n’aurait plus de lien social effectif, on ne vivrait qu’à travers nos smartphones, ce cinquième membre greffé à notre main en permanence, on ne prendrait plus le temps de se parler, de se regarder, de s’aimer. La vie serait devenue un clip de Moby. On ne serait que des égoïstes égocentriques qui se prennent en photo pour collectionner les likes sur Instagram. On ne saurait plus juger les gens que d’après leurs profils Facebook.

Et pourtant.

Et pourtant, je pense que c’est se limiter que de ne voir la modernité qu’à travers le prisme du pessimisme. Je pense que c’est oublier un peu ce qu’il se faisait avant pour tant critiquer le temps présent. Je pense que la nouveauté nous dépassera toujours, mais que c’est dans la peur de l’avenir et le repli borné sur le passé qu’il faut voir le danger, non dans les inventions du temps présent.

A chaque fois que je m’apprête à poster une photo sur Instagram, à partager une publication sur Facebook, à publier un article sur ce blog, je me pose la question: « c’est pas un peu égocentrique de faire ça? » Les réseaux sociaux ont cette injuste réputation de n’être que des machines à contenter nos pauvres petites personnalités en quête de reconnaissance. Sortez un peu de la masse des utilisateurs passifs, exprimez vous, affirmez votre visage, et voilà qu’on vous colle une étiquette de prétentieux, d’agitateur, d’individu en quête de personnalité. On nous jette dans le sac d’une génération idiote qui ne passerait son temps qu’à se faire voir sur le net. Vrai? Faux? Va t’on trop loin? Vit-on vraiment dans une « réalité virtuelle »?

Ce dont je suis certaine, c’est que les objectifs ne sont pas nouveaux. Il n’y a que les moyens qui changent.

Dans les années 50, on écrivait à une agence matrimoniale quand on était trop désespérés pour espérer faire une rencontre « par hasard ». On allait de son plein gré se faire tirer le portrait chez un photographe puis on faisait développer l’image en grand format pour la suspendre dans la pièce à vivre. On invitait nos voisins au retour des vacances et on leur imposait une heure de visionnage du diaporama de notre séjour sur la Côte d’Azur. On écrivait des tracts qu’on distribuait dans la rue à des passants trop pressés pour refuser, on publiait le courrier des lecteurs mécontents dans les journaux, on échangeait haut et fort nos opinions politiques aux terrasses des cafés. Est ce que cela est moins égocentrique, moins public qu’une photo sur Instagram, un statut Facebook, une inscription sur Tinder? Je ne crois pas.

Alors oui, j’aime le passé, les époques révolues, les vieilles fringues et les bouquins jaunis. Mais je crois que j’aime encore plus que tout parler de cela, car c’est le propre de l’être humain de s’exprimer, que ce soit pour partager une passion, une idée, ou la couleur de son bronzage en plein mois de Juillet. Il n’y a pas de degré de superficialité, de futile ou d’utile, de « faire sa meuf« , « faire son mec » ou pas. On a besoin d’exister. L’existence passe par la présentification. On a tous une grand-mère qui montre des photos de ses vacances à chacune de ses copines. Poster un selfie devant la mer à Majorque sur Instagram répond exactement au même besoin: dire « j’y ai été », plus pour nous même, pour notre propre conscience des choses, que pour les autres.

L’avantage des réseaux sociaux, c’est que désormais vous n’êtes plus obligés d’attendre que les Dupont aient fini de vous montrer les cent quinze photos de leur petit-fils pour passer au café. Maintenant, vous êtes libres de cliquer sur la petite croix rouge en haut à droite. Ca prend deux secondes. Vous pouvez ensuite retourner surfer en toute liberté, sans avoir été dérangé assez longtemps pour pouvoir légitimement juger une personne d’égocentrique ou de prétentieuse  par le simple reflet de son activité sur la toile.

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